بالأجنبي

La France et le drame rwandais

Sayed Ould Abah

Le président français Emmanuel Macron s’apprête à déposer une gerbe devant «Kwibuka 27» ou «se souvenir-unir-renouveler» qui marque le 27e anniversaire du début du génocide de 1994 contre les Tutsi au Rwanda.
  • Cette déclaration de repentance contraste clairement avec la politique de « réconciliation des mémoires » envisagée avec l’Algérie mais avortée après la parution du « rapport Stora »
  • Le drame rwandais a eu un effet catalyseur sur la conscience critique de la mémoire coloniale, portée de nos jours par la pensée « woke »

Lors de sa visite à Kigali, le président français Macron a reconnu explicitement la responsabilité morale de son pays dans le génocide des Tutsis rwandais en 1994.

Tout en niant que la France a été complice dans l’extermination des Tutsis, il a entériné néanmoins les conclusions du « rapport Duclert », affirmant « l’aveuglement accablant des autorités françaises » dans le dossier rwandais.

Cette déclaration de repentance contraste clairement avec la politique de « réconciliation des mémoires » envisagée avec l’Algérie mais avortée après la parution du « rapport Stora », qui a été rejeté par le gouvernement algérien à cause de sa non-reconnaissance des crimes coloniaux français.

L’ancien président Jacques Chirac a créé un précédent en reconnaissant en 1995, à l’occasion de l’anniversaire de « la rafle du Vél d’Hiv », la responsabilité de l’Etat dans la déportation des juifs sous le régime de Vichy.

Si la démarche de Chirac s’inscrivait dans la dynamique de dissolution du passif de l’Holocauste, le dernier acte symbolique de Macron participe de la tendance actuelle à lever le voile sur les pratiques coloniales dans le cadre de l’historiographie déconsrtuctive de l’hégémonie occidentale.

Le drame rwandais a eu un effet catalyseur sur la conscience critique de la mémoire coloniale, portée de nos jours par la pensée « woke » qui dénonce les formes d’injustice et de discrimination issues de l’expansion hégémonique européenne.

Bien que les événements rwandais aient concerné la configuration ethnique interne du « pays des mille collines », le soutien français du régime génocidaire de Habyarimana a été perçu comme une consécration notoire de la politique coloniale classique, dans ses aspects mortifères et subversifs.

Entre le « devoir de mémoire » dans sa double exigence éthique et épistémologique (justice et vérité) et les abus de « la mémoire obligée », Ricœur plaide pour une politique de réconciliation et de pardon qui ne manque rien du souvenir (le mal subi), mais libère la mémoire de l’obsession paralysante du drame, en lui ouvrant les issues de l’avenir fécond et créatif.

Seyid Ould Abah

A l’occasion du soixante-dixième anniversaire de la tuerie des soldats africains, vétérans de la deuxième guerre mondiale (massacre de Thiaroye en décembre 1944), des voix multiples se sont exprimées pour engager la responsabilité de l’Etat français dans ce crime, reconnu sur le bout de la langue par l’ancien président François Hollande.

Le débat a été attisé l’année passée par « l’affaire George Floyd », dans le sens radical d’une révision systématique du récit esclavagiste et colonial, qui devrait aboutir à la dénonciation et la déchéance des figures emblématiques de l’histoire occidentale moderne.

Emmanuel Macron, disciple de l’illustre philosophe français Paul Ricoeur et son assistant dans la rédaction de sa dernière grande œuvre « La mémoire, l’histoire, l’oubli », en 2000, a été influencé par la pensée de réconciliation et de pardon élaborée par Ricœur dans sa réflexion profonde sur les conditions de « la mémoire heureuse ».

Entre le « devoir de mémoire » dans sa double exigence éthique et épistémologique (justice et vérité) et les abus de « la mémoire obligée », Ricœur plaide pour une politique de réconciliation et de pardon qui ne manque rien du souvenir (le mal subi), mais libère la mémoire de l’obsession paralysante du drame, en lui ouvrant les issues de l’avenir fécond et créatif.

Entre « la repentance et l’excuse » ou « le déni et la fierté », Macron a préconisé la reconnaissance, la confession, « le courage de vérité », mais sans assumer la responsabilité entière de l’Etat français dans les crimes coloniaux, qu’il n’a pas hésité, au début de sa présidence, à considérer comme des « crimes contre l’humanité ».

Cette position nuancée et mitigée reflète l’état du débat politique en France, dans un contexte de confrontation décisive entre une gauche tiers-mondiste en perte de vitesse, qui  porte l’étendard des luttes postcoloniales, et une droite en voie de repli identitaire et de radicalisation nationaliste.

La lignée ricœurienne, constituée des intellectuels et universitaires les plus proches du philosophe défunt, ont récemment fustigé le recours fréquent de Macron aux idées et concepts de Ricœur, dévoyés de leurs sens et instrumentalisés dans les dérives populistes et sectaires, à l’encontre de la pensée de dialogue et d’hospitalité qui était celle de l’auteur de « l’histoire et la vérité ».

Le dernier discours de Kigali était imbu des formules ricœuriennes, Macron y fait référence au thème du « pardon difficile », en évitant les aveux de culpabilité et les promesses de justice. En paraphrasant les propos ricœuriens, il s’est limité à dévoiler les impasses du « pardon sollicité » ; pour lui « seuls ceux qui ont traversé la nuit peuvent nous pardonner ».

:l’auteur

Seyid Ould Abah est professeur de philosophie et sciences sociales à l’université de Nouakchott, Mauritanie, et chroniqueur dans plusieurs médias. Il est l’auteur de plusieurs livres de philosophie et pensée politique et stratégique.

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l’article original est publié  sur le site web: Arab News en français

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