La carte bleue-La plus belle des inventions et le pire des dangers
Nadine Sayegh – Paris
Elle tient dans une poche, pèse quelques grammes et semble presque anodine. Pourtant, la carte bancaire a profondément transformé notre rapport à l’argent. Elle a rendu le paiement plus simple, plus rapide, plus discret, et, pour certains, beaucoup plus dangereux. Cependant, le concept de « crédit » ne date pas d’aujourd’hui, il est vieux comme le monde : les premiers prêts remontent à 2000 avant Jésus Christ, en Mésopotamie. À l’époque, on prêtait « en nature » : on faisait crédit de céréales ou de bétail. Et chaque crédit était minutieusement noté, à la main, dans un registre
D’un restaurant new-yorkais à notre portefeuille
L’histoire moderne de la carte bancaire commence aux États-Unis en 1950 quand la ‘Diners Club Card’ est lancée à New York. L’idée est pouvoir régler ses dépenses sans avoir immédiatement de monnaie sur soi. Dans les années qui suivent, les banques s’emparent du concept. Les cartes de crédit se diffusent rapidement et deviennent un instrument majeur de la consommation. En France, la carte bancaire connaît un développement considérable notamment avec l’apparition de la carte à puce dans les années 1970. Donc, la carte n’est pas seulement un morceau de plastique : elle est le produit d’une transformation historique de notre rapport à l’argent
L’argent que l’on ne voit plus
Avec une carte, la dépense devient abstraite et l’argent devient une succession de chiffres sur un compte bancaire. Cette dématérialisation peut favoriser l’impulsivité mais aussi elle rend plus difficile la perception réelle de ce que l’on dépense
Le piège du je paierai plus tard
La carte de crédit pousse cette logique encore plus loin
Elle permet de consommer aujourd’hui avec de l’argent que l’on ne possède pas encore. Le crédit peut évidemment être utile lorsqu’il est maîtrisé. Mais il peut aussi transformer un désir immédiat en dette durable. D’où l’ambiguïté du système
Une société où tout devient achetable
La carte bancaire s’inscrit aussi dans une transformation plus vaste de notre société
Acheter est devenu extrêmement facile. Plus besoin de chercher de la monnaie, parfois même plus besoin de sortir sa carte : paiement sans contact, téléphone, montre connectée. Le paiement disparaît presque, derrière l’acte d’achat. Et lorsque l’acte de payer devient invisible, la frontière entre besoin, envie et impulsion peut devenir de plus en plus floue
Et si le véritable danger était notre dépendance
Cette dépendance pose aussi des questions sociales. Que devient celui qui n’a pas de compte bancaire ? Celui qui ne maîtrise pas les outils numériques ? Celui qui perd sa carte ou voit son compte bloqué
À mesure que l’argent liquide recule, l’accès à la société elle-même semble de plus en plus conditionné à l’accès aux moyens de paiement électroniques car la carte bancaire a rendu l’argent invisible. À nous de faire en sorte que cette invisibilité ne rende pas, elle aussi, notre consommation aveugle
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